Amerissage d'urgence: Hudson River: «Impossible de s’entraîner dans des conditions réalistes»

Runa Reinecke

15.1.2019

Le commandant Sullenberger est entré dans l’histoire de l’aviation en réussissant un spectaculaire atterrissage d’urgence sur l’Hudson River.
Le commandant Sullenberger est entré dans l’histoire de l’aviation en réussissant un spectaculaire atterrissage d’urgence sur l’Hudson River.
Keystone

Thomas Steffen se souvient encore très bien de cet amerrissage d’urgence sur l’Hudson River, à New York. Au cours d’un entretien avec «Bluewin», ce pilote d’Airbus A-320 explique pourquoi il est impossible de simuler un amerrissage d’urgence et revient sur un moment de frayeur qu’il a lui-même vécu durant l’un de ses vols.

Le 15 janvier 2009, Chesley Sullenberger a pratiquement réalisé l’impossible: le commandant du vol 1549 de l’US Airways s’est posé sur l’Hudson River avec un A320 plein à craquer. Les 150 passagers et les cinq membres d’équipage ont survécu à cette manœuvre difficile.

Thomas Steffen est lui-même commandant d’un Airbus A320 et peut affirmer que son collègue américain a réalisé une véritable prouesse en réussissant cet amerrissage d’urgence.

Monsieur Steffen, qu’est-ce qui vous est passé par la tête lorsqu’il y a 10 ans, vous avez entendu parler du spectaculaire amerrissage d’urgence de l’A320 du vol 1549 de l’US Airways?

Lorsque j’ai vu les images, je me suis dit: «Wahou, c’est incroyable!» Et quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai appris que toutes les personnes à bord avaient survécu. Tout l’équipage a accompli un véritable exploit.

Comment parvient-on à garder son sang-froid dans une telle situation?

Déjà lors de la procédure de recrutement, les grandes compagnies aériennes s’assurent que les pilotes disposent d’une bonne santé psychique et ne risquent pas de céder à la panique face à une situation d’urgence. Nous devons voir le médecin de vol une fois par an. Ce dernier nous fait également passer un examen psychologique. Cependant, ce qui est vraiment déterminant, c’est l’expérience ainsi que l’entraînement auquel nous sommes soumis tous les six mois dans le simulateur. Si nous ne voulons pas perdre notre licence, nous devons réussir tous les tests.

Nous nous entraînons également à faire face à des situations extrêmes, à nous préparer mentalement à des situations d’urgence que nous n’avons jamais vécues. Il peut notamment être question d’une double panne moteur, comme lors de l’amerrissage sur l’Hudson River.

À propos de double panne moteur: combien de temps reste-t-il alors aux pilotes pour faire atterrir un A320 en toute sécurité?

Cela dépend de l’altitude de vol. Plus on est haut, plus on peut «planer» longtemps sans réacteurs. Si tous les réacteurs devaient soudainement perdre toute poussée à l’altitude de croisière (environ 10 000 mètres), ce qui est très peu probable, les pilotes auraient alors plus de dix minutes pour réagir, un laps de temps suffisant pour tenter plusieurs redémarrages des réacteurs.

Le commandant de bord Thomas Steffen connaît bien les Airbus A320, A330 et A340.
Le commandant de bord Thomas Steffen connaît bien les Airbus A320, A330 et A340.
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C’est une nuée d’oiseaux qui a provoqué la défaillance de tous les réacteurs du vol 1549 de l’US Airways. Est-ce fréquent de perdre toutes les turbines en même temps?

Je n’avais jamais entendu parler de double défaillance due à un impact d’oiseaux auparavant. Un pilote connaît peut-être une collision aviaire par an. Durant le vol, on ne s’en rend souvent pas compte. Ce n’est que lors de l’inspection de l’avion à terre que nous trouvons parfois des traces de sang indiquant une collision avec un oiseau. La plupart du temps, le réacteur n’est même pas endommagé; il doit simplement être nettoyé et contrôlé avant le prochain vol.

Avant la mise en service de nouveaux types de réacteurs, il convient de s’assurer au cours de tests de certification qu’ils peuvent «avaler» des oiseaux d’une certaine taille. Ainsi, il n’est pas rare que les testeurs jettent des poulets morts dans les réacteurs en fonctionnement pour vérifier s’ils continuent à tourner.

Au moment de l’accident, l’appareil du commandant Sullenberger se trouvait à proximité immédiate de son aéroport de décollage, La Guardia. Par la suite, beaucoup se sont demandé s’il n’aurait pas été plus sûr d’atterrir sur place ou dans un autre aéroport tout proche. Qu’en pensez-vous ?

Je ne trouve pas cela correct de remettre en question les choix faits par les pilotes après coup: dans le cockpit se trouvent deux êtres humains qui, dans un délai très court, doivent prendre une décision de laquelle dépend la vie des passagers et de l’équipage. D’après moi, les pilotes ont fait ce qu’il fallait à l’époque: lorsqu’ils ont fait face à cette panne moteur peu après le décollage, ils ont dû trouver rapidement une solution adéquate.

Le contrôle aérien avait également recommandé l’aéroport de Teterboro, au New Jersey, pour un atterrissage d’urgence. Les pilotes ont toutefois estimé qu’ils n’auraient pas le temps d’arriver jusque-là et ont décidé de se poser sur l’Hudson River.

Auriez-vous pris la même décision que Chesley Sullenberger?

C’est difficile à dire. Dans le fond, j’aurais moi aussi cherché un bon endroit où atterrir. Si je m’étais rendu compte que je n’allais pas pouvoir atteindre une piste d’atterrissage, je me serais certainement mis en quête d’un terrain vague, ce qui est bien évidemment difficile à trouver à New York. L’Hudson aurait donc certainement été une option. Je peux absolument comprendre sa décision. D’ailleurs, tout le monde s’en est sorti sans blessure grave, ce qui donne raison au commandant.

Quelles sont les contraintes d’un amerrissage d’urgence?

Le problème, c’est qu’on ne peut pas s’entraîner dans des conditions réalistes avec un simulateur. Si on connaît les propriétés d’une piste — cela permet notamment d’évaluer quelle sera l’influence du sol sur les performances de freinage —, dans le cas d’un amerrissage, on ne sait jamais dans quelles conditions on va toucher la surface de l’eau; comment on se positionnera par rapport au courant, si on prendra les vagues par le travers ou de face et quelle influence cela aura-t-il, en plus d’autres facteurs, sur l’appareil au moment où son fuselage entrera en contact avec l’eau?

Ce que nous travaillons, c’est toute la préparation, à savoir ce qu’il faut faire avant que l’appareil se pose sur l’eau. Depuis l’accident de l’Hudson River, cela fait également partie de l’entraînement. En outre, il existe des check-lists qui prennent en compte ce genre de situations ou des situations similaires.

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Comment les pilotes se préparent-ils à un amerrissage d’urgence?

Il est important de veiller à ce que toutes les soupapes de ventilation de l’appareil soient fermées afin que la cabine ne se retrouve pas immédiatement inondée après le contact avec l’eau. En outre, avant l’amerrissage, nous appuyons sur le bouton amerrissage situé dans le cockpit, un bouton qui est également actionné avant le dégivrage au sol. Pour réussir un amerrissage d’urgence, le pilote doit se poser sur l’eau à la vitesse la plus faible qui soit, tout en veillant à conserver suffisamment de vitesse pour que l’appareil reste contrôlable et ne perde pas sa poussée. Durant l’atterrissage, le train reste rentré.

Il est également capital de redresser le nez de l’avion au bon moment afin d’éviter que l’appareil ne se retourne. Si le timing n’est pas bon, l’impact sera d’une grande violence.

Que se passe-t-il dans ce cas?

Dans le pire des cas, l’appareil se retourne: dans les cas les plus extrêmes, l’avion peut même se disloquer.

Un atterrissage d’urgence spectaculaire vous vient-il à l’esprit là tout de suite?

Je me souviens d’un DC-10 qui a atterri d’urgence à l’aéroport de Sioux City, aux États-Unis, il y a 30 ans. Le système hydraulique de l’appareil était complètement tombé en panne. Cela est comparable au blocage du volant d’une voiture, à cela près que la troisième dimension n’existe pas avec une voiture; et qu’on ne peut pas s’arrêter comme on veut avec un avion. Un avion est piloté au moyen d’une surface de commande hydraulique qui lui permet de tourner, de monter et de descendre.

Les pilotes ont réussi à poser l’appareil alors qu’ils ne pouvaient manœuvrer l’avion et aborder la descente qu’avec la seule répartition des forces de poussée des différents réacteurs. Bien que l’appareil se soit retourné durant l’atterrissage, l’équipage a pu sauver la vie de plus de 180 personnes dans cette situation pourtant désespérée.

Quelle a été la situation la plus critique que vous ayez jamais vécue en tant que pilote?

Je me souviens encore très bien d’une situation que j’ai vécue au début de ma carrière. À l’époque, j’étais encore copilote. Nous traversions une épaisse couche de nuages — et il pleuvait beaucoup. Nous avons alors entendu une détonation, qui fut suivie d’une intense lumière. En fait, l’appareil venait d’être touché par la foudre. Je n’avais jamais vécu une telle situation auparavant et j’ai d’abord eu la peur de ma vie. Pour rien, en fin de compte, car un avion est comparable à une cage de Faraday: la foudre n’atteint pas l’intérieur de l’appareil, elle est déviée par le revêtement extérieur de l’avion.

L’avion a-t-il été endommagé?

Nous avons effectué une rapide vérification durant le vol. Tout fonctionnait. Ce n’est que lorsque nous avons atterri que nous avons constaté deux petits dégâts: le feu de position était cassé là où la foudre avait frappé et il y avait des traces de brûlures à l’avant du fuselage. Les dégâts ont été réparés et deux heures plus tard, nous pouvions déjà repartir.

Thomas Steffen est le porte-parole de l’Association suisse des pilotes Aeropers et officie en tant que commandant d’un A320 (Airbus). Il a 43 ans et travaille dans le secteur de l’aviation depuis 20 ans. Il a notamment piloté des Airbus A320, A330 et A340.

Il y a dix ans, un avion amerrissait sur l'Hudson:

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