La marine britannique voulait se venger

de Philipp Dahm

21.3.2020

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, la Royal Navy est la référence absolue.
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Pendant plus de cent ans, la Royal Navy britannique n’a pas perdu la moindre bataille navale, avant d’être défaite par la Kaiserliche Marine au large du Chili en 1914. Tous les navires qui ont pris part à cette victoire allemande ont alors été impitoyablement traqués.

Depuis plus de cent ans, la marine britannique n’a pas perdu la moindre bataille navale – ni le moindre navire. Aucune nation ne veut se frotter aux amiraux de Londres. Ce n’est pas pour rien que la période allant de 1815 à 1895 voire 1914 est également appelée «Pax Britannica».

Jusqu’au déclenchement de la première guerre mondiale, le royaume assure un équilibre entre les grandes puissances grâce à sa supériorité écrasante tout en étendant son empire de plus de 400 millions d’habitants.

L’empire colonial s’agrandit de 26 millions de kilomètres carrés, soit environ 630 fois la superficie de la Suisse ou 73 fois celle de l’Allemagne. Encore à titre de comparaison, la superficie de la Russie est de 17 millions de kilomètres carrés.

Londres donne le ton: en 1906, le HMS Dreadnought établit de nouvelles normes dans l’industrie navale. On peut le voir ici en 1907 avec la famille royale à son bord à l’occasion d’une salve d’honneur.
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Londres éprouve beaucoup de fierté pour son empire colonial, sur lequel le soleil ne se couche jamais – et encore plus pour sa marine, qui maintient la cohésion de ces régions éloignées et qui constitue la base de cet empire.

Une flotte pour se faire une «place au soleil»

Comme les autres Etats rattrapent leur retard, la Grande-Bretagne inscrit même sa suprématie dans la loi en 1889: le Naval Defence Act stipule alors à travers le «two-power standard» que la puissance de la Royal Navy doit toujours être équivalente aux forces combinées des marines des deux nations les plus puissantes après elle.

Le soleil ne se couche jamais sur l’Empire britannique: trafic mondial et possessions coloniales en 1914.
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En 1889, ces deux nations sont encore la France et la Russie, même si cette dernière subira un naufrage lors de la guerre avec le Japon en 1905. Néanmoins, un homme de 29 ans monté sur le trône à Berlin un an plus tôt lorgne sur les océans du monde entier et se cherche une «place au soleil», comme l’annonce Bernhard von Bülow, chancelier par la grâce de l’empereur, au Reichstag en 1897.

Le tsar Nicolas II (à gauche) en uniforme allemand et l’empereur Guillaume II en uniforme russe observent une manœuvre navale à Swinemünde, en août 1907. Les deux dirigeants sont liés: ils sont cousins – tout comme avec le roi britannique George V.
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Guillaume II lance la course entre les flottes et empêche – également à travers son armement maritime – tout équilibre politique avec Londres. Contrairement à l’ancien chancelier Otto von Bismarck, il ne façonne plus une politique étrangère reposant plus sur la frilosité diplomatique de l’Empire allemand, mais tente à travers des moyens offensifs de donner à sa «nation arrivée trop tard» un statut qui lui sied à ses yeux.

Le SMS Dresden dans une guerre des croiseurs au large du Brésil

Mais lorsque cette entreprise aboutit au déclenchement de la Première Guerre mondiale, la Kaiserliche Marine n’est toujours pas en mesure de rivaliser avec la Royal Navy. Néanmoins, peu après la déclaration de guerre, elle engage une bordée contre laquelle Londres se vengera ensuite jusqu’à ce que le dernier navire impliqué soit coulé: il s’agit en l’occurrence du SMS Dresden, un croiseur léger lancé en 1907 au chantier naval Blohm & Voss à Hambourg.

Le SMS Dresden traverse le canal de Kiel, appelé alors Kaiser-Wilhelm-Kanal, en 1908 ou 1909.
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En 1914, le SMS Dresden est affecté à la station est-américaine de la Kaiserliche Marine, qui se trouve sur l’île de Saint-Thomas, dans les îles Vierges alors danoises. Après les déclarations de guerre en Europe, le navire a pour mission de mener une guerre des croiseurs: le capitaine de frégate Fritz Lüdecke dirige le navire le long des côtes brésiliennes, prend le contrôle de cargos qu’il coule et est finalement affecté au Chili, où l’escadre d’Extrême-Orient l’attend déjà.

L’escadre d’Extrême-Orient du vice-amiral Maximilian von Spee se trouvait au milieu des mers du Sud au début de la guerre, craignant une attaque des Australiens contre Qingdao, la colonie allemande en Chine, et est donc partie vers l’est en direction de l’Amérique du Sud. Après avoir parcouru plus de 4000 kilomètres de Tahiti à l’île de Pâques, elle retrouve le Dresden, qui a dû parcourir plus de 3000 kilomètres depuis les côtes chiliennes.

Papeete, capitale de la Polynésie française, a été la cible des tirs de l’escadre d’Extrême-Orient en route pour le Chili le 22 septembre 1914. Cette photo a été publiée le 6 décembre dans l’hebdomadaire «Le Miroir».
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L’escadre passe au large de ces côtes, plus précisément au large de la ville chilienne de Coronel.

Un piège simple tendu à la Royal Navy

Les Britanniques et les Allemands savent qu’ils sont peut-être attendus dans les parages. Et Sir Christopher Cradock, contre-amiral de la Royal Navy, est également conscient que l’escadre d’Extrême-Orient est en meilleure position que sa petite flotte – mais le ministre de la Marine, un certain Winston Churchill, lui refuse des renforts.

Cela ne semble pas du tout nécessaire, comme le laissent entendre des messages radio allemands provenant du croiseur léger SMS Leipzig et interceptés par le croiseur léger HMS Glasgow. Le 1er novembre 1914, son escadron entreprend de prendre le contrôle du navire, qui semble naviguer seul – et tombe dans le piège tendu par les Allemands: à côté du Leipzig, les croiseurs lourds Gneisenau et Scharnhorst ainsi que le Dresden attendent le contre-amiral Christopher Cradock.

Des marins utilisent un canon du SMS Gneisenau, en 1905.
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Au cours de la bataille de Coronel, ils coulent non seulement le croiseur cuirassé HMS Monmouth, mais aussi le croiseur cuirassé HMS Good Hope avec Christopher Cradock à bord. Outre le contre-amiral, 1600 marins perdent la vie.

Vengeance au large des îles Malouines

C’est la première défaite de la Royal Navy depuis une bataille navale contre des navires américains en septembre 1814. Londres met alors tout en œuvre pour venger ce camouflet et constitue une flotte à Port Stanley, dans les îles Malouines.

Le 8 décembre 1914, alors que des croiseurs de combat dépêchés sur place effectuent leur remplissage de charbon, l’escadre d’Extrême-Orient apparaît: Maximilian von Spee veut en effet détruire la station télégraphique et voler du charbon. Les Allemands remarquent la Royal Navy mais ne se rendent pas compte que la meilleure défense serait l’attaque, puisque les navires génériques ne tournent pas.

Il tente de s’échapper vers l’est avant d’être rattrapé et de retourner finalement ses croiseurs lourds pour laisser au moins les croiseurs légers s’échapper. Mais la Royal Navy engage traque impitoyable contre les Allemands: le soir même, le Scharnhorst, le Gneisenau, le Leipzig et le croiseur léger Nürnberg, ainsi que deux navires de ravitaillement, gisent au fond de la mer. 1871 Allemands perdent la vie, alors que dans le camp adverse, seuls dix marins sont tués.

Trois mois de jeu du chat et de la souris

Seul le Dresden échappe à cette vendetta navale: il dispose d’une propulsion à turbines qu’il utilise à plein régime pour se cacher dans les baies confuses de la Patagonie pendant trois mois. Londres dépense beaucoup d’énergie pour retrouver le croiseur, dont la destruction est devenue une question d’honneur.

Cela explique également la violation du droit international qui s’ensuit: lorsque la Royal Navy découvre le Dresden dans le port chilien de l’île Robinson Crusoé, pourtant neutre, elle ouvre tout de même le feu sur le croiseur.

Au cours d’une interruption des tirs, le capitaine proteste contre la violation de la neutralité – d’un geste de dénégation, les Britanniques indiquent que cela pourrait encore être réglé après la guerre. Mais pendant ce temps, les Allemands ont pu préparer le sabordage: le SMS Dresden coule dans la baie de Cumberland, le 14 mars 1915 à 11h15.

Du côté britannique, seule une remarque finale s’impose: il fallait le faire.

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