Plusieurs années d’isolement – comment les supporter?

De Runa Reinecke

19.7.2019

Le fondateur de WikiLeaks Julian Assange est confiné dans un espace restreint depuis plus de sept ans.
Keystone

Dans cette interview de «Bluewin», la psychologue spécialiste en psychologie légale Leena Hässig explique quelles séquelles persistent suite à cette situation d'isolement et ce qu’éprouvent les détenus qui devront peut-être passer le reste de leur existence derrière les barreaux.

Julian Assange ne va pas bien. Il s’est retranché plusieurs années durant dans l’ambassade d’Équateur à Londres afin d’échapper à une extradition vers les États-Unis. Une période qui a laissé des traces selon le rapporteur spécial de l'ONU Nils Melzer: Assange souffrirait de troubles anxieux et présenterait les symptômes d’un profond traumatisme psychologique.

La police britannique a arrêté l’homme de 48 ans le 11 avril dernier après la révocation de son droit d’asile dans l’ambassade. Les États-Unis reprochent plusieurs infractions à Assange. Il se trouve actuellement en détention provisoire.

Leena Hässig connaît les effets qu’une isolement prolongé provoque sur une personne. La psychologue légale est régulièrement en contact avec des détenus d’établissements pénitentiaires suisses. Au cours de cet entretien, elle raconte quelles personnes en particulier souffrent de leur détention et ce qu’il peut se produire lorsque des prisonniers perdent tout contact avec la réalité.

Madame Hässig, Julian Assange a vécu les sept dernières années dans un espace de seulement 20 m2 dans l'ambassade d'Équateur à Londres, comment peut-on supporter une telle situation?

Nous n’avons aucune idée précise du déroulement de sa vie quotidienne, tout comme nous ignorons également le nombre de visites qu’il a reçues durant cette période ou s’il avait des contacts fréquents avec le personnel de l’ambassade. De par mon expérience professionnelle, je sais cependant combien il est difficile pour les personnes incarcérées de faire face au manque de communication, par conséquent une certaine tendance au mutisme règne. Vous êtes contents lorsque vous pouvez communiquer avec les codétenus ou le personnel pénitentiaire. Le fait que Julian Assange ait eu un accès libre à Internet lui a certainement grandement facilité la vie. Il a pu rester en contact permanent avec son entourage, sa famille et ses amis.

L’accès à Internet, un privilège que n’ont pas les occupants des établissements pénitentiaires suisses …

Effectivement, mais il arrive qu’ils y accèdent. Ceux qui parviennent par exemple à avoir une conversation avec le monde extérieur sur Skype se sentent mieux. La séparation avec la famille, les amis les plus proches reste une situation très difficile à gérer pour la plupart des détenus.

Certains de ses compagnons décrivent également Assange comme une personne pénible. Durant son séjour à l’ambassade d’Équateur, il y a eu sans cesse des personnes qui lui ont tourné le dos, dont son biographe.

Ils l’ont classé comme un être imbu de lui-même et narcissique. Il faut cependant réfléchir sur les motivations qui l’ont poussé à agir ainsi. Qu’est-ce qui l’a amené à devenir lanceur d'alerte? Il faut une bonne dose de courage pour y parvenir même s’il n’a peut-être pas toujours tenu compte de la réalité dans ses agissements.

La psychologue légale Leena Hässig connaît les effets qu’une isolation prolongée provoque sur une personne.
zVg

Il serait réducteur et injuste envers lui de l’étiqueter simplement comme un gars difficile. Il est également envisageable que les manifestations de réactions comme l’impatience, l’intolérance à la frustration ou l’impulsivité reflètent une part de sa personnalité. Rien d’étonnant pour une personne devant affronter une situation extrême. Il lui est probablement plus difficile de gérer l’image que le monde extérieur se fait de lui: pour ses partisans c’est un héros, victime d'une injustice, alors que pour ses détracteurs, c’est le diable, un violeur, un espion.

Assange aurait étalé ses excréments contre les murs de l’ambassade équatorienne, son lieu de résidence.

Cela démontre à quel point il était désespéré. On l’observe plus fréquemment chez les personnes qui ne laissent pas leurs émotions transparaître, ne savent pas les gérer, en incluant également les résidents des maisons de retraite ou les détenus. Tout au long de ma carrière, j’ai toujours rencontré des personnes qui s’étaient livrées à des actes déconcertants durant leur détention: certains prisonniers s’étaient par exemple enroulés dans du papier toilette. On se dirige déjà fortement vers une psychose des prisons: les personnes concernées perdent le lien avec la réalité.

Vous évoquiez justement les réactions d’Assange: existe-il donc des comportements typiques qui se manifestent chez des personnes plongées dans une situation similaire d’isolement?

Si le besoin d’activité présent dans notre corps n’est pas sollicité sur le long terme, notre capacité de perception se dégrade et les sentiments sont à peine révélés. Ce sont les tâches de la vie de tous les jours qui s’arrêtent soudainement: aller faire des achats chez le grand distributeur ou cuisiner, ce n’est plus possible. On perd son autonomie, on devient complètement dépendant. J’imagine bien que le dynamisme naturel constituant la personnalité de Julian Assange ait pu se transformer en frustration et en agressivité. D’autre part, tout individu raisonnablement sain dispose également d’une forte capacité d’adaptation.

Et la situation exceptionnelle se transforme un jour en habitude?

Les prisonniers sont souvent très agités, surtout au début de leur détention. Il ne se passe ensuite plus rien durant une longue période, une certaine routine s’installe, avant le retour à un calme apparent. Dès qu’il se passe à nouveau quelque chose car une nouvelle audience au tribunal ou autre chose de similaire est imminent, des sentiments tels que l’espoir ou la déception émergent, suscitant encore davantage d’inquiétude.

Les moments teintés de changements sont toujours les plus difficiles. Cela ne signifie pas pour autant que les longues phases d’inactivité totale ne puissent pas être également pénibles et décourageantes, et voir le désespoir s’installer jusqu'à la dépression. Le rôle que joue la sexualité est important, sachant qu’elle ne peut plus être vécue dans un pénitencier de la même manière qu’en liberté. La question est encore complètement taboue à ce jour.

Quelle est votre expérience avec des hommes pareils à Assange, qui savent qu’ils resteront enfermés pendant de longues années?

Certains s’agitent, se soulèvent et protestent violemment contre leurs conditions de détention. D’autres ont plutôt tendance à se replier sur soi et tentent de s’accommoder des limitations imposées à leur vie quotidienne.

Ces derniers, acceptent-ils cette situation ou est-ce plutôt l’annonce d’une capitulation?

On note plutôt dans ce cas la faculté d’adaptation et le discernement. Ils sont certainement conscients de leurs actes et des conséquences endurées. Plus ils comprennent le contexte social, plus ils ont de chances d’accepter leur enfermement comme une façon de se racheter. Une peine de dix ans laisse résolument des traces chez n’importe qui. Il existe des personnes qui s’isolent considérablement lorsqu’elles ont des contacts humains limités. Les détenus malades, qui savent qu’ils ne sortiront probablement jamais vivants, désirent même pouvoir faire appel à une organisation d’aide au suicide assisté pour mettre fin à leur vie.

Qu’est-ce qui peut aider un homme à mieux supporter l’isolement en détention?

J’ai connu des profils très différents: certains apprécient d’avoir des rituels et conservent un rythme journalier bien spécifique: dîner à 12 heures, les appels à l’extérieur s’effectuent en permanence à 15 heures puis séance télé à 19 heures. D’autres continuent à se former, ils apprennent les langues ou expriment leur créativité. Les amis codétenus offrent également leur soutien. La déception est d’autant plus grande lorsque l’un deux est relaxé et que l’on reste soi-même enfermé.

Á qui l’adaptation à une vie derrière les barreaux pose-t-elle un problème particulier?

C’est dur pour les mères qui doivent vivre séparées de leurs enfants, souvent encore petits. Ou lorsque le détenu sait que quelqu’un dehors va mal et qu’il ne peut intervenir lui-même. La confrontation avec le monde extérieur a une influence considérable sur les sentiments intérieurs que l’on ressent.

Comment travaillez-vous avec les détenus?

Les psychologues médico-légaux traitent les coupables afin qu’ils ne récidivent pas. Cela implique également que les délinquants assument la responsabilité de leurs actes, qu’ils réfléchissent à ce qu’ils ont commis et se montrent raisonnables dans leur façon d’agir. En dernier lieu, ils doivent démontrer une meilleure maîtrise de soi afin de ne plus commettre de nouveaux délits. La situation avec les prisonniers dits politiques n’est pas possible dans une même mesure. Une discussion objective, qui ne rapproche pas seulement sa propre perspective mais aussi celle des autres, peut être proposée ici.

Éprouvez-vous aussi parfois de la compassion dans votre travail avec les prisonniers ou pouvez-vous masquer toute émotion?

Le comportement étrange voire même outrancier de personnes dans un contexte social déclenche un automatisme auprès de chacun de nous: soit on sanctionne soit on éprouve de la compassion. Un exemple extrême: si vous apercevez un homme dans un piteux état mendiant quelques pièces au bord de la route, vous éprouverez soit un sentiment de rejet et vous détournerez d’elle ou vous lui offrirez votre aide en lui donnant de l’argent ou en lui fournissant à manger.

Il m’arrive de penser sur mon lieu de travail, en prison: «Oh, il a vécu une enfance difficile. Il mérite mieux désormais …». Le délit commis est oublié pendant un court instant. En tant que psychologue, je suis consciente de ces mécanismes et je sais comment gérer la situation. Il est toutefois nécessaire d’avoir une tierce personne qui dise «stop» et mette en évidence les actes commis par cette personne. Nous les spécialistes échangeons régulièrement des informations à ce sujet afin que l’image que nous nous faisons du délinquant reste objective.

De nombreux profanes n’y arrivent pas et se font manipuler …

La manipulation … un mot presque toujours utilisé à mauvais escient! Un terme qui, du reste, ne tire pas son origine de la psychologie mais de la chimie. Ce mot apparaît parfois de nos jours dans le contexte de questions d’ordre juridique. Mais pour qu’il y ait manipulation, il faut toujours être deux au minimum. Je préfère dire que nous sommes sollicités ou mis devant de nouveaux défis et qu’il faudrait rester vigilant. Personne ne peut ainsi décider simplement à la place des autres. Du moins pas tant qu’on ne lui pointe un pistolet sur la tête ou un couteau sous la gorge.

Á propos de Leena Hässig Ramming: elle a étudié la psychologie, le droit pénal et de procédure pénale. Elle est présidente de la société suisse de psychologie légale et présidente du conseil de fondation de la Fondation contre la violence faite aux femmes et aux enfants. Leena Hässig a travaillé plus de 30 ans comme psychothérapeute auprès du service de psychiatrie forensique de l’Université de Berne. Elle exerce aujourd’hui dans son cabinet privé à Berne la psychologie légale et auprès du service bernois spécialisé en matière d'actes de violence.

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