Tadesse Abraham: "On verra jusqu'à quand mes jambes tiendront"

Teleclub NL

10.10.2019

L'envie de chercher ses limites, son début de saison compliqué, Julien Wanders et Eliud Kipchoge, sa course à Doha ou encore sa préparation pour les JO de Tokyo: le marathonien suisse, Tadesse Abraham, s'est livré sur l'année écoulée et nous parle des défis qui l'attendent. Interview.

Tadesse Abraham recherche toujours où se situent ses limites.
Keystone

Tadesse Abraham avait convié la presse jeudi chez son sponsor (Generali Assurances) à Nyon afin de dresser le bilan de sa saison, qui avaient comme point d'orgue les Mondiaux de Doha. Le Genevois d'adoption s'est aussi projeté sur l'année 2020 qui l'attend. 

Tadesse Abraham, qui effectuera sa préparation en vue des JO 2020 en Engadine, nous a accordé quelques instants de son temps. Le natif d'Asmara en Érythrée nous a parlé en face-à-face de son envie de repousser ses limites, de son admiration envers Eliud Kipchoge et des espoirs qu'il porte en Julien Wanders. 

On arrive gentiment à la fin de l’année. Comment jugez-vous votre saison 2019 avec notamment votre superbe temps à Vienne en avril dernier?

"2019 n'a pas été au top, mais reste quand même une belle année. Parce que le but principal, c'était de battre la limite à Dubaï en janvier (ndlr: le record d'Europe de Mo Farah de 2h05'11'') où j'ai finalement couru en 2h09. Je n'y arrivais pas car quelques détails ne sont pas bien allés. Mais, quelques semaines après (l'échec de Dubaï), j'ai montré que je pouvais courir plus vite grâce au temps de 2h07 à Vienne, qui est une très belle perfomance (ndlr: la deuxième meilleur performance de sa carrière). A ce moment-là, dans la tête, c'était le déclic. Je me suis dit: 'Voilà, c'est bon maintenant. Je peux quand même courir, j'ai le potentiel.' C'était super et je suis content. Même si je n'ai pas réalisé le plan que j'avais prévu, ça m'a rassuré que je pouvais courir."

Quel regard portez-vous sur votre course aux Mondiaux de Doha (9e en 2h11'58'')?

"Aux Championnats du monde, tu ne peux jamais être sûr que tu vas courir pour les médailles. Même si tu es au top de ta forme le jour de la course, tu as besoin de chance, d'une belle journée. Pour ma part, j'ai eu une belle course et c'était super. J'ai réussi à courir comme je l'avais planifié. Je dois être content (de ma 9e place). Dans l'ensemble, c'était une belle année même si le début n'était pas top. Mais je suis content de finir cette année 2019 avec ces performances."

Comment avez-vous géré votre course à Doha avec ces conditions climatiques (31 degrés et 45% d'humidité)? Avant et pendant la course?

"Je suis arrivé le mercredi à Doha et c'était très difficile avec les conditions (météorologiques). Je me suis entraîné trois fois en courant à minuit et j'ai vécu trois courses avec trois conditions différentes. Donc c'est un peu difficile de décider quel matériel on va utiliser parce que ça change (la température et l'humidité) tous les jours ou même chaque heure. C'est très difficile. Mais on a bien planifié et étudié avec le staff et la Fédération. Par rapport à ça, on a utilisé pas mal de matériel afin d'être le meilleur à la fin de la course. Pendant la course, les conditions n'était pas si mauvaises et si humides, en comparaison avec les entraînements. On a utilisé des bandeaux avec des glaçons (ndlr: il avait de la glace placée sur le front et sur les côtés de la tête), le 'ice liquide' et on avait des ravitaillements. On a fait une course parfaite avec le staff. Je me réjouis pour Tokyo si on peut garder la même chose et ajouter quelques détails pour m'améliorer."

Au-delà des conditions climatiques, le marathon de Doha a commencé à minuit. Comment se prépare-t-on pour une course qui débute à une heure aussi inhabituelle

"C'est un peu bizzare de courir à minuit, avec les lumières par exemple. Mais c'est pareil pour tous les autres (concurrents). Par contre, pour le corps, qui est habitué à 'dormir' à minuit, c'est étrange de courir. De plus, toute la journée tu n'arrives pas à dormir. Tu peux te reposer mais tu ne peux pas dormir comme la nuit, même si tu vas au lit. Mais c'était mieux (de courir en pleine nuit) que la journée car c'était terrible avec la température qui monte. Il y avait une différence de 10 à 15 degrés entre la journée et la nuit. Et pareil avec l'humidité."

L’an prochain, à Tokyo, le marathon commencera au contraire très tôt le matin (à 6h). Ce sera encore une autre approche?

"À six heures, ça va aller mieux. Je suis habitué à courir très tôt le matin, quand je suis en Éthiopie. Le matin, tu te lèves aussi avec le maximum d'énergie après le repos de toute la nuit. Avec le décalage horaire, je vais peut-être allé à Tokyo un peu plus tôt pour m'y habituer. Mais je pense que l'horaire ira bien mieux à Tokyo qu'à Doha."

Savez-vous déjà votre programme de préparation pour Tokyo? 

"Je vais faire un marathon en février ou en mars, mais je ne sais pas encore précisément auquel je vais prendre part. J'ai déjà demandé à mon manager d'organiser ça et que je le sache le plus vite possible pour m'y préparer (ndlr: il effectuera en juin sa préparation pour les JO à St-Moritz plutôt qu'en Éthiopie, qui sera en pleine période de pluie). Mais, pour l'instant, je suis là, je fais des courses en ville. Jusqu'à Noël, je reste en Suisse."

En janvier, à Dubaï, vous aviez tenté de battre le record d’Europe (détenu par Mo Farah en 2h05'11), est-ce que cet objectif est toujours d’actualité? 

"Si, une fois, je vois que j'arrive à le battre pendant un marathon, alors oui. Mais mon but n'est pas seulement de chercher le record d'Europe, mais de courir en repoussant mes limites, de me dire 'Qu'est que je peux faire pendant un marathon? Où se situe ma limite?' C'est ça que je veux rechercher. Et c'est maintenant que je dois le faire. Car, dans une année ou deux, ça sera plus difficile. Et c'est pour ça que je l'ai tenté au marathon (de Vienne). Cette année, j'aurais également aimé le faire au marathon de Berlin (ndlr: qui s'est déroulé le 29 septembre 2019). Mais il y a toujours des Championnats: les Jeux olympiques, les Européens ou encore les Mondiaux. Et puis, je souhaitais aussi courir pour la Suisse. C'est pour ça que j'ai préféré ne pas aller à Berlin et représenter la Suisse (aux Mondiaux de Doha). J'espère que ça va le faire pour l'année prochaine. Même si je ne suis pas concentré (à fond) sur le record, je souhaite toujours rechercher où se situent mes limites."

En parlant de record, Eliud Kipchoge tentera de descendre sous les deux heures cette semaine à Vienne. Qu’est-ce que cela vous inspire et pensez-vous qu’il peut y arriver?

"Je crois que c'est pour montrer aux gens, qui ne comprennent pas le sport, qu'il n'y pas de limites pour nous (les athlètes). Mais, pour moi, je suis sûr que quelqu'un va courir sous les deux heures. Je n'ai pas besoin de voir la course pour rassurer les gens qu'il (Eliud Kipchoge) va courir sous les deux heures. Même sans le voir courir, j'ai totalement confiance en lui. Eliud Kipchoge a du talent. Il travaille dur et nous montre que tout est possible. Et puis, j'adore comme il court et comme il a de la discipline et du respect pour les autres athlètes. Il est humble."

Julien Wanders (qui sera samedi l'un des 41 lièvres de Kipchoge) a affirmé qu’il souhaitait se concentrer sur le marathon dans le futur. Pensez-vous qu’il peut devenir un coureur de classe mondiale?

"Sans doute. Parce qu'il travaille dur pour arriver à quelque part. Il vit aussi pour ça. Des fois, je me dis que je me réjouis de voir ce qu'il va faire. Le temps me stresse et je me dis: 'Quand est-ce qu'il va y arriver?' Et je me réjouis de voir ce qu'il va faire prochainement. Et j'ai envie de le voir vite (rires)! Mais ce n'est pas logique (de lui demander ça). Il n'y pas de doute qu'il va devenir un meilleur marathonien s'il garde sa santé et tout ce qui va avec. Et j'espère qu'il va avoir une bonne santé jusqu'au bout, mais il n'y a aucune garantie."

D'un point de vue personnel, vous sentez-vous plus fort qu’il y a quelques années, comme par exemple en 2016 lorsque vous aviez réalisé votre record personnel et national (ndlr: 2h06'40'')?

"Aujourd'hui, je pense que je me sens plus fort qu'avant car j'ai plus de motivation et d'expérience. Je me donne aussi plus de temps pour travailler. Il y a surtout le mental. La course à pied, c'est dans la tête. Si tu es fort ici (ndlr: en montrant sa tête), tu es fort aussi dans les jambes. Logiquement, quand tu es plus âgé, tu as moins de force. Mais, au contraire, tu t'améliores avec l'expérience et la motivation et ça donne de l'énergie. Il y a aussi le soutien des gens, qui sont à mes côtés, et de mon sponsor (Generali Assurances). Cela donne plus de motivation et d'énergie. Pour ma part, je me sens plus fort aujourd'hui qu'avant."

À 36 ans, vous voyez-vous encore faire plusieurs années au haut niveau? 

"Depuis que j'ai commencé le marathon, j'ai décidé de faire deux courses par année. Grâce à ça, ma carrière va tenir plus longtemps. Si je fais trois ou quatre marathons par année, la durée de ma carrière va baisser. C'est pour ça que j'ai dit non à plus. Deux marathons par an, ça suffit. C'est possible que j'ajoute quelques semi-marathons ou course en ville (ndlr: cette année, il a notamment participé au Kerzerslauf et au GP de Berne). Ces courses supplémentaires m'aident pour (améliorer) ma vitesse. Donc je vais continuer ainsi et on verra jusqu'à quand mes jambes seront rapides."

Si on va encore plus loin, est-ce que vous avez déjà réfléchi à votre après-carrière?

"J'y pense, c'est normal. Mais je n'ai pas encore planifié ou regardé en détail. J'aimerais bien rester dans le monde du sport. Mais je ne me suis pas encore donné le temps pour y réfléchir car je trouve que c'est trop tôt."

Vous allez rester en Suisse jusqu'à Nöel. Qu’allez-vous faire pendant les semaines restantes en 2019?

"Je vais me reposer et prendre du temps avec mon fils et ma femme. Je vais pouvoir amener mon fils à l'école et le rechercher. Et, pour ça, mon fils sera très content. Et je vais lui donner aussi des entraînements pour la course d'Escalade à Genève, qu'il va faire (rires)."

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