Quand l’Etat capitule – comment le coronavirus profite à la mafia

tafi/dpa

22.1.2021

Même si un gigantesque procès contre des membres présumés de la ’Ndrangheta vient de commencer à Lamezia Terme, dans le sud de l’Italie, la mafia étend son influence dans le pays en profitant du champ libre que l’Etat lui laisse.
Même si un gigantesque procès contre des membres présumés de la ’Ndrangheta vient de commencer à Lamezia Terme, dans le sud de l’Italie, la mafia étend son influence dans le pays en profitant du champ libre que l’Etat lui laisse.
Valeria Ferraro/LaPresse via AP/KEYSTONE

Pour la mafia, le coronavirus représente une opportunité historique. La Direzione Investigativa Antimafia (DIA) l’expose clairement dans son dernier rapport trimestriel (PDF). L’unité italienne de lutte contre la mafia décrit en détail comment les clans criminels de Cosa Nostra, de la ’Ndrangheta et de la Camorra empiètent sur le champ libre que l’Etat leur a laissés à la suite de la pandémie.

La crise du coronavirus a offert à la mafia italienne de nombreuses opportunités pour ses agissements criminels dans l’économie et sur Internet au cours de l’année qui vient de s’écouler, selon le rapport de la DIA. Le secteur de la restauration, qui a enregistré «une baisse de chiffre d’affaires de 34 milliards d’euros [environ 37 milliards de francs] en raison du coronavirus», comme l’indique «Der Spiegel» (contenu payant) qui cite une organisation faîtière, illustre cette tendance.

Les restaurants et les bars ont toujours été importants pour la mafia: « Le crime organisé contrôle déjà plus de 5000 établissements.» Et leur nombre augmente. Dans la mesure où les organisations criminelles disposent de beaucoup de liquidités issues d’activités illégales, elles peuvent cibler leurs investissements sur des entreprises en difficulté. En plus de profiter de ce procédé pour blanchir leur argent, les mafiosi infiltrent l’économie. Il n’est pas rare de les voir tenter de s’approprier les actifs des entreprises par ce biais.



Rome devient un «laboratoire criminel»

D’un point de vue économique, la stratégie des clans criminels est judicieuse: s’ils contrôlent les entreprises, ils peuvent également mettre la main sur des subventions et des aides. L’Etat, qui lutte contre la mafia, les finance dans le même temps.

Mais la mafia ne s’intéresse pas seulement aux restaurants, loin s’en faut. Avec leurs entreprises, elle s’enrichit à travers des projets infrastructurels, environnementaux ou de numérisation, rapporte «Der Spiegel». Ces agissements ne se limitent pas à la Sicile, à la Calabre et à la Campanie, régions d’origine de Cosa Nostra, de la ’Ndrangheta et de la Camorra, dans le sud de l’Italie. La mafia gagne désormais du terrain dans tout le pays – à la faveur du coronavirus. En effet, ce phénomène sévit également à Rome.

La capitale offre des conditions commerciales idéales pour infiltrer discrètement et secrètement l’économie. Le rapport des autorités de lutte contre la mafia parle d’un «laboratoire criminel» aux ruelles tortueuses, dans lequel il est possible d’amasser une fortune sans devoir recourir à des guerres de gangs dévastatrices et à des attentats sanglants.



Des «secteurs d’activité» toujours nouveaux

«La mafia est tout aussi dangereuse que le coronavirus», affirme le préfet de police de Rome Vittorio Rizzi, selon qui personne n’est à l’abri. En outre, comme elle change constamment de modèle commercial dans le contexte de la pandémie, la mafia mute en quelque sorte. «Cela va de la contrefaçon de médicaments au contrôle des chaînes logistiques», explique Vittorio Rizzi au média «Der Spiegel».

Vittorio Rizzi met en garde contre les conséquences imprévisibles liées à la situation économique tendue de nombreuses entreprises: si elles se retrouvent en difficulté et que l’Etat ne peut pas les aider, elles représentent des proies faciles pour les syndicats du crime, en très bonne posture financière. La ’Ndrangheta engrange à elle seule un chiffre d’affaires annuel de plus de 50 milliards de francs suisses et emploie des systèmes de crédit ingénieux pour s’emparer de centres commerciaux, d’hôtels et d’autres biens immobiliers.

L’impuissance de l’Etat face à la crise du coronavirus fait le jeu de la mafia. Souvent, les organisations criminelles sont le dernier recours pour ceux qui ont perdu leur moyen de subsistance et qui sont désormais prêts à rejoindre la mafia en désespoir de cause. Pour vendre de la drogue, par exemple. En effet, l’activité principale se poursuit malgré les mesures de confinement – avec une logistique optimisée et des points de vente adaptés. Le haschisch et la cocaïne sont vendus dans les files d’attente devant les supermarchés ou livrés sur commande.

Par ailleurs, les clans se sont servis de la détresse causée par le coronavirus pour attaquer également leurs victimes sur Internet. Les cybercriminels ont notamment ciblé les infrastructures du système de santé et extorqué de l’argent à des hôpitaux qui traitaient également des patients atteints du coronavirus. Le moyen de pression était une sorte de ransomware que les malfaiteurs utilisaient pour menacer de paralyser les systèmes des établissements. Sur le plan comptable, alors que 105 «infrastructures critiques» ont été attaquées au total de janvier à octobre 2019, ce chiffre a explosé et atteint 476 attaques durant la même période de l’an dernier.

Les citoyens se défendent

Même si la lutte contre le crime organisé est devenue plus complexe, les autorités ne comptent pas baisser les bras. Entre mars et septembre dernier, les enquêteurs de la Guardia di Finanza, la police financière italienne, ont pourchassé la ’Ndrangheta, Cosa Nostra, la Camorra et la mafia des Pouilles en procédant à un peu plus de 90 opérations. Plus d’un millier de mafiosi présumés ont ainsi été arrêtés. Et dans la ville de Lamezia Terme, dans le sud de l’Italie, l’un des plus grands procès antimafia de ces dernières décennies vient de débuter.

Mais surtout, les citoyens ripostent et reprennent leurs quartiers aux chefs de la mafia à travers l’engagement social. Les comités de citoyens et les associations d’habitants occupent de plus en plus souvent le champ libre créé par le recul de l’Etat afin de ne pas le laisser à la mafia.

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