«Il faut établir la vaccination obligatoire et de lourdes amendes»

Silvana Guanziroli

26.4.2019 - 15:56

Beda Stadler, le pape suisse du vaccin, ne mâche pas ses mots face aux anti-vaccins qui souhaitent «laisser libre cours à la nature»: «On n’est pas obligé de vacciner tous les enfants, mais seulement ceux que l’on veut garder.»
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L’immunologue Beda Stadler milite depuis des années en faveur d’un taux de vaccination plus élevé. Dans le cadre de sa mission, Beda Stadler se livre sans détour à «Bluewin» et il n’hésite pas à s’en prendre aux Conseillers fédéraux.

L’immunologue suisse Beda Stadler a une vocation. Il entend éliminer les maladies infantiles telles que la rougeole ou encore les oreillons. L’ancien directeur de l’institut d’immunologie de l’université de Berne n’a pas abandonné ce combat, même depuis sa retraite.

«Bluewin» a rencontré le pape du vaccin âgé de 69 ans dans sa ville natale de Viège, dans le canton du Valais. Beda Stadler y est aussi connu que Joseph Blatter. Lors de l’interview, organisée dans un restaurant avec jardin, il n’a cessé d’être salué et abordé. Il réagit toujours à ces sollicitations en riant. Mais lorsqu’il est question de sa mission, l’immunologue se veut sérieux, vraiment sérieux.

Monsieur Stadler, les médecins ne s’en tiennent pas toujours à ce qu’ils prêchent. Et vous? Contre quoi êtes-vous vacciné?

Je suis vacciné contre à peu près tout ce qui constitue une menace pour nous. En fait, j’ai toujours endossé le rôle de cobaye pour mes étudiants et je m’injectais des vaccins dans le cadre d’expériences. Je peux affirmer en toute confiance que je dispose d’une protection complète. J’arrive petit à petit à un âge où je dois me faire vacciner contre certaines maladies infantiles.

La protection contre la grippe revêt pour moi une très grande importance. C’est systématique pour moi et je fais une injection chaque année. C’est un petit rien avec un grand effet. Il en va de même pour les symptômes causés par le vaccin. Si on fait de la fièvre après, c’est bon signe. Chaque action immunitaire s’accompagne d’une inflammation. Ce n’est qu’alors qu’elle est vraiment efficace.

N’avez-vous jamais oublié un vaccin?

Si, c’est déjà arrivé en réalité, pour ma fille. A l’époque, nous avions émigré en Amérique et elle était trop jeune pour être vaccinée contre les oreillons. Là-bas, elle est soudainement tombée malade. Nous sommes allés chez le pédiatre – et il a failli péter un plomb. Il nous a dit qu’il n’avait plus vu d’oreillons depuis des années. Alors que ça lui faisait vraiment plaisir, je me suis fait de gros reproches. En Amérique, j’aurais pu faire vacciner mon enfant depuis longtemps contre les oreillons malgré son âge. Heureusement, depuis, on est plus malin en Suisse et les vaccins sont faits beaucoup plus tôt aujourd’hui.

Quels sont les virus et bactéries les plus dangereux selon vous?

Il est difficile de répondre à cette question. Le virus Ebola est absolument mortel. Mais il est immédiatement visible et doit être combattu tout de suite. Cela semble aujourd’hui presque cynique, mais cela peut aider à l’endiguer pour ceux qui n’ont pas encore été infectés. Personnellement, je trouve un virus comme le VIH beaucoup plus dangereux. Les personnes touchées ne remarquent pas pendant des semaines qu’elles sont porteuses de la maladie et peuvent contaminer d’autres personnes durant cette période.

De quel virus avez-vous personnellement le plus peur?

En tant qu’adulte, je trouve que la rougeole représente une très grande menace. Une infection s’accompagne d’un risque d’encéphalite. Quant aux oreillons, ils peuvent entraîner une impuissance. Bien sûr, cela n’entraverait pas énormément ma vie à mon âge.

Il y a aussi le tétanos que j’ai toujours trouvé très menaçant. En cas d’issue mortelle, tout le corps devient raide comme une planche et on ressent des douleurs insensées. Ce qui est frappant, c’est qu’en particulier avec le tétanos, la plupart des anti-vaccins ont une protection. En Suisse, il n’y a pratiquement personne qui n’en a pas. Ils sortent alors l’excuse qu’on avait l’habitude de le faire par le passé. Mais pourquoi donc les anti-vaccins vaccinent-ils aussi leurs enfants contre le tétanos?

Toutefois, pour moi, l’idée la plus terrible est de contaminer une personne et que celle-ci décède de cette maladie par la suite. C’est pour cela que je milite avec autant d’ardeur en faveur d’un taux de vaccination plus élevé. En effet, de mon point de vue, je me fais vacciner non seulement pour me protéger, mais aussi par solidarité, pour ne pas contaminer les autres.

Les Conseillers fédéraux se font aussi vacciner, comme Ignazio Cassis, chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).
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Dans le cas de la rougeole, on enregistre actuellement un record négatif. L’OMS et l’OFSP veulent réellement éradiquer la maladie. Mais cette année, 100 cas ont déjà été signalés en Suisse. Ce chiffre n’a plus été aussi élevé depuis longtemps.

Cela est uniquement dû aux anti-vaccins. Et malheureusement, ce groupe a gonflé au cours des dernières années. Il existe aujourd’hui bien trop de façons de répandre des sottises sur Internet. C’est pourquoi aux Etats-Unis, des efforts sont déployés pour interdire et endiguer les pages anti-vaccins sur Facebook.

Je constate malheureusement que le succès des vaccinations en elles-mêmes constitue une autre raison. Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent quasiment plus de personnes ayant souffert d’une maladie évitable par la vaccination. Ma génération était encore confrontée à des cas de poliomyélite. Aujourd’hui, il y a des jeunes qui ne savent même plus ce que c’est.

Que se passerait-il si, du jour au lendemain, plus personne ne pouvait être vacciné?

Certains vaccins offrent une protection à vie. Il n’y a pas de danger imminent dans ce cas. Il faudrait donc plusieurs années avant que des épidémies éclatent.

Mais elles se produiraient.

Je tablerais sur une demi-génération au plus tard. Au bout d’une génération, nous serions de retour au Moyen-Age. Et à cette époque, la population européenne était fauchée par la peste et la variole. Derrière Interlaken, par exemple, des vallées entières ont été barricadées. La population n’était plus prise en charge et même les personnes en bonne santé mouraient de faim. Nous n’avons certainement pas envie de revoir ça.

La rougeole aiguë est une infection grave dont les conséquences peuvent être mortelles.
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L’Italie lutte depuis quelques mois contre une épidémie de rougeole qu’elle ne parvient pas à maîtriser. Le gouvernement a désormais réagi et inflige des amendes aux parents qui ne font pas vacciner leurs enfants. Qu’en pensez-vous ?

Je suis un libéral et j’étais contre la vaccination obligatoire depuis des années. Mais j’ai dû complètement changer d’avis. L’Italie agit selon moi de la bonne façon. En Suisse aussi, il faut établir cette vaccination obligatoire et de lourdes amendes pour que nous puissions enfin atteindre un taux de vaccination plus élevé. Hélas, les pieux discours et la raison ne fonctionnent pas. Les plus vulnérables – les enfants, les personnes malades – ont le droit d’être protégés contre les infections.

Sur ce point justement, en ce qui concerne les personnes âgées et malades, vous êtes en désaccord avec l’Office fédéral de la santé publique. Vous accusez même la Confédération de faute grave.

C’est vrai. La communication de l’OFSP est complètement bancale. Il proclame l’autoprotection au lieu de la protection du grand public. Il y a une raison à cela. C’est encore une fois une question d’argent. La Confédération doit signer une garantie d’achat avec les fabricants du vaccin antigrippal. Concrètement, elle commande chaque année des vaccins pour près de 20% de la population suisse. Elle ne veut plus en commander car elle craint de rester sur le carreau avec des vaccins et donc aussi des frais.

En fait, je pense aussi que ce n’est pas une bonne chose qu’il n’y ait plus de fabricants de vaccins en Suisse. Seuls quelques fabricants dans le monde contrôlent la totalité de la production de vaccins et, bien entendu, le marché. Ce n’est pas une bonne chose. La Suisse – ou les Etats en général – doivent à nouveau participer davantage à la production de vaccins. Il est de leur devoir de protéger la population.

Ne devriez-vous pas entrer en politique pour défendre votre revendication?

Il faudrait vraiment y réfléchir. D’autant plus qu’à ce sujet, la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a affirmé à plusieurs reprises que la vaccination comportait des avantages et des inconvénients – ce faisant, elle fait le jeu des anti-vaccins. A mon avis, elle devrait s’excuser pour ces déclarations.

C’est aussi ce que les anti-vaccins attendent de vous. Ils vous demandent de ne pas limiter leur libre-arbitre et de laisser tout simplement libre cours à la nature. Qu’avez-vous à dire à ce sujet?

Malheureusement, je ne peux que répondre par une maxime radicale: on n’est pas obligé de vacciner tous les enfants, mais seulement ceux que l’on veut garder.

Il suffit de regarder l’histoire de la Terre dans le rétroviseur pour constater que si on laisse la nature se déchaîner, des espèces disparaissent. Et l’homme n’est pas non plus parfait. Mais nous avons appris à corriger les erreurs biologiques. L’avancée médicale est si importante qu’on a vu émerger une société humaniste qui n’aurait pas pu grandir autant uniquement avec des moyens naturels. Servons-nous de nos acquis, protégeons nos vies et faisons tous en sorte de profiter jusqu’au bout de notre présence ici. C’est en effet ce que j’essaie de faire maintenant que je suis à la retraite, encore bien plus qu’auparavant. Surtout quand je passe du temps avec mes petits-enfants. Il n’y a rien de plus beau à mes yeux.

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