Quelles sont les conditions de détention des grands félins en Suisse?

Gil Bieler

11.7.2020

La série documentaire «Au Royaume des fauves» a établi de nouveaux records de spectateurs sur Netflix. La Suisse n’a peut-être pas de roi des fauves autoproclamé, mais elle ne manque pas de grands félins: voici ce qu’il faut savoir sur le cadre juridique, l’élevage des animaux et leur protection.

Sorti de nulle part, «Au Royaume des fauves» a fait sensation auprès du public. Ce documentaire Netflix qui suit un groupe d’éleveurs louches aux États-Unis est un exemple parfait de trash TV: on ne peut s’empêcher de rester scotché devant l’écran et de se taper le front d’incrédulité.

Les protagonistes de l’entourage de Joe Exotic, un excentrique féru d’armes, sont plus bizarres les uns que les autres, alors que les conditions dans lesquelles les tigres et autres animaux sont gardés – et souvent simplement maltraités – dépassent l’entendement.

Heureusement, chez nous, il n’existe pas d’éleveurs de ce genre qui privilégient l’auto-mise en scène au bien-être animal. Et pourtant, il y a bien des tigres en Suisse. «Bluewin» rassemble les faits les plus importants sur les grands félins en Suisse. Les voici:

Peut-on détenir des tigres en Suisse?

La réglementation établie par la Confédération est stricte et détaillée dans l’ordonnance sur la protection des animaux – et pour les particuliers, elle est pratiquement impossible à satisfaire. Par exemple, un enclos extérieur pour deux tigres doit leur garantir un espace d’au moins 80 mètres carrés et 240 mètres cubes. Pour un enclos intérieur, il faut au moins 30 m2 (90 m3).

Et l’espace est loin d’être le seul critère: les propriétaires doivent ainsi permettre aux tigres de grimper, de se cacher et de se baigner. Il est également obligatoire de prévoir un espace de repos surélevé et même la manière dont les tigres doivent être nourris est spécifiée: «Les aliments doivent être présentés de telle manière que l’animal soit incité à fournir un effort pour les obtenir.» En outre, les propriétaires d’animaux doivent recevoir une formation spécifique. En cas de détention à titre professionnel, un spécialiste ayant des connaissances en biologie des jardins zoologiques doit donner des conseils sur la construction et l’aménagement des enclos.

Qui délivre l’autorisation?

Toute personne souhaitant détenir des animaux sauvages doit obtenir au préalable une autorisation auprès de l’autorité cantonale compétente. Dans la mesure où les grands félins sont des animaux sauvages présentant des exigences particulières en matière de détention et de soins, un spécialiste indépendant doit également confirmer que toutes les conditions sont remplies.

Qu’est-ce qui importe pour la détention de tigres?

Le zoo de Zurich abrite deux tigres de Sibérie, un mâle baptisé Sayan et une femelle, Irina. Les deux spécimens sont «de jeunes adultes», précise le directeur de longue date du zoo, Alex Rübel, qui prendra sa retraite en juin. Interrogé par «Bluewin», il explique que l’élevage de tigres au zoo de Zurich relève d’une longue tradition et est constamment amélioré au fil des ans. Aujourd’hui, les deux fauves ont «beaucoup plus d’espace que le minimum légal», ajoute Alex Rübel. A cela s’ajoutent un bassin spacieux et des plantations luxuriantes qui offrent aux animaux des possibilités de retraite.

Alex Rübel explique qu’il a déjà été interrogé à plusieurs reprises au sujet du documentaire «Au royaume des fauves», mais qu’il ne l’a pas vu personnellement. Se fondant sur ce qu’il a entendu dire, il assure toutefois qu’il n’est «certainement pas un fan». Il espère que la série n’attirera pas des imitateurs qui pourraient être amenés à croire qu’élever des fauves est un jeu d’enfant. «Au zoo, nous essayons de sensibiliser les gens aux exigences que représente une détention respectueuse du bien-être des animaux.»

Cela se voit d’ores et déjà à travers les efforts déployés par le zoo de Zurich pour nourrir ses animaux: la viande est placée dans des caisses en métal à différents endroits de l’enclos. Elles sont équipées de portes coulissantes qui ne sont ouvertes que durant quelques minutes – ainsi, toutes les «tentatives de chasse» ne sont pas fructueuses. D’après Alex Rübel, un tigre mange environ trois kilos de viande par jour mais n’a pas besoin d’être nourri quotidiennement. En outre, de temps à autre, des loups mongols peuvent également vagabonder dans l’enclos – bien sûr, pas en même temps que les tigres – et y laisser leurs marques olfactives. Comme dans la nature.

Qu’en est-il des lions?

Le zoo de Bâle n’a pas de tigres, mais cinq lions et deux panthères des neiges. Il compte également deux guépards, qui appartiennent toutefois à la sous-famille des petits félins.

Pour la détention de lions, il convient de s’assurer que ces derniers vivent en meute dans la mesure où ils sont très sociables, affirme Tanja Dietrich, porte-parole du «Zolli». Les installations doivent rester ouvertes jour et nuit pour les lions, qui aiment se promener la nuit, précise-t-elle. En outre, explique-t-elle, l’alimentation intégrale – constituée non seulement de viande, mais aussi d’os et d’abats – représente un autre facteur décisif. Un lion mange environ huit kilos de viande par jour, précise-t-elle.

Par ailleurs, «l’élevage est important parce que la descendance constitue la meilleure occupation». Au zoo de Bâle, trois lions adultes vivent ainsi ensemble avec deux petits.

D’où viennent les animaux des zoos suisses?

Les zoos de Zurich et de Bâle collaborent tous deux avec le Programme européen pour les espèces menacées (EEP).

Sayan, le tigre mâle du zoo de Zurich, est né au Parc des Félins en France et est arrivé à Zurich en 2018. La femelle Irina vient du zoo d’Odense (Danemark) et n’est arrivée que l’été dernier. Elle a succédé à Elena, décédée après s’être battue avec Sayan.

La tigresse de Sibérie Irina se promène dans son enclos au zoo de Zurich.
Zoo Zürich/Enzo Franchini

Les trois lions adultes du «Zolli» de Bâle – tous âgés de près de 20 ans – proviennent des réserves naturelles sud-africaines du Pilanesberg et de Madikwe, où des lions de Namibie en bonne santé ont été implantés, explique Tanja Dietrich. «Ils se sont tellement multipliés que des spécimens ont dû être cédés. Certains ont été donnés en tant que base pour un élevage conservatoire dans des zoos – une mesure de précaution en cas d’événement touchant la population sauvage.» Tanja Dietrich souligne en outre que le zoo de Bâle soutient des projets de conservation de la nature dans les pays d’origine des fauves.

Dans le cadre de l’EEP, explique Tanja Dietrich, les spécimens sont choisis de manière à ce que «les partenaires soient génétiquement compatibles». Ils doivent donc être aussi peu apparentés que possible, poursuit-elle. Par ailleurs, le zoo de Zurich n’espère pas de descendance pour ses tigres, comme l’explique Alex Rübel: «Nous n’avons pas de recommandation d’élevage.»

Qu’en pensent les défenseurs de la cause animale?

«Les conditions de détention dans les zoos administrés scientifiquement sont toujours bonnes», affirme Samuel Furrer, zoologue à la Protection suisse des animaux (PSA), qui précise que les animaux ont accès à des installations spacieuses et aussi adaptées que possible à l’espèce. De même, poursuit-il, la gestion de l’élevage est également réglementée et généralement coordonnée au niveau international, ce qui contribue à éviter les problèmes liés aux animaux excédentaires.

La PSA observe davantage de problèmes dans la détention privée d’animaux sauvages. Entre autres choses, relève Samuel Furrer, la détention de certaines espèces pourrait rapidement entraîner une surcharge. Et comme il n’existe que peu d’endroits appropriés pour «transmettre» ces animaux sauvages, ces derniers sont souvent «détenus dans des conditions insuffisantes [pendant une longue période] voire euthanasiés». Toujours est-il que la Protection suisse des animaux n’a connaissance d’aucun cas de fauves détenus illégalement en Suisse.

«Nous ne cautionnons pas l’élevage de grands félins dans les cirques, car la qualité des enclos est souvent très modeste en raison du changement constant des lieux de représentation», explique Samuel Furrer. Les changements de lieu et les transports fréquents exposent les animaux à un grand stress, souligne-t-il.

Les grands félins bientôt interdits dans les cirques?

Plusieurs pays européens – dont l’Autriche et l’Irlande – ont interdit les numéros d’animaux sauvages dans les cirques. En Suisse, aucune interdiction de ce type n’est en vigueur. Cependant, le Cirque Knie a déjà retiré les lions et les éléphants de son programme il y a plusieurs années. Lorsque le Circus Royal (qui a depuis fait faillite) a annoncé en 2019 qu’il allait repartir en tournée avec trois lions, les défenseurs de la cause animale ont protesté – et le cirque a de nouveau annulé ses numéros de fauves.

En 2018, divers groupes de protection des animaux ont présenté une pétition réclamant l’interdiction des animaux sauvages dans les cirques suisses, qui a récolté 70 000 signatures. Cependant, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires ne voit aucune raison à cela: «En raison de la réglementation stricte, la détention d’animaux sauvages en Suisse tient suffisamment compte du bien-être des animaux», précise l’institution dans la réponse. Les défenseurs de la cause animale ont donc lancé une campagne d’information.

Néanmoins, une interdiction n’est pas exclue: depuis 2018, une motion présentée par l’Argovienne Irène Kälin, membre des Verts, est en suspens au Conseil national. Elle y charge le Conseil fédéral de dresser une liste des animaux sauvages qui ne pourront plus être emmenés dans des tournées de cirques à l’avenir.

Les animaux sauvages vus de très près

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