Dans les années 1970, le football féminin arrive en Suisse. Mais à l’époque, l’accent est mis bien plus sur le physique des joueuses que sur leur jeu. Malgré les avancées, des discriminations restent présentes. Tour d’horizon, à l’aube de l’Euro 2025 en Suisse.
Nous sommes dans les années 1970, une période charnière pour le football féminin en Suisse. Une ligue féminine est fondée, la première sélection nationale officielle voit le jour. Pourtant, dans les médias, les joueuses sont encore rarement prises au sérieux.
Les commentaires portent bien plus sur leur apparence que sur leurs performances sportives. «Les jolies Lucernoises ne jouent ensemble que depuis six mois», lit-on dans la presse. Ailleurs, un journaliste note qu'"il est possible d'assister à un bon match, et beaucoup de filles sont très belles et très fines». Le ton est donné: condescendance, sexisme, dévalorisation.
Les photographies illustrant les matches accentuent cet effet: les corps sont montrés sous des angles souvent sexualisés, reléguant au second plan toute performance athlétique. Cette manière de traiter le sujet perdure jusque dans les années 1980.
«Quand on parlait de football féminin, on évoquait le maquillage des joueuses, leur statut marital ou familial. On décrivait même comment leur poitrine bougeait pendant un match. Dans les années 70, il n'y avait quasiment pas d'images de jeu et le score était rarement mentionné dans les articles», témoigne la chercheuse Marianne Meier, de l'Université de Berne, coautrice du livre «Droit au but. L'histoire du football féminin suisse».
Le foot avant le droit de vote
Paradoxalement, la Suisse fait partie des pionnières du football féminin. «Il faut rappeler que les femmes ont joué au football avant même d'avoir le droit de vote» (ndlr: en 1971), souligne Marianne Meier. «Pour comparer, l'Allemagne a eu sa première équipe nationale officielle en 1982, l'Italie en 1986 et l'Autriche en 1990.»
Mais cet élan précoce n'a pas été suivi d'un véritable soutien. «Dans d'autres pays, une fois que l'équipe nationale a été reconnue, des structures solides ont été mises en place. En Suisse, rien de tel. Elle a démarré tôt, mais a ensuite été rattrapée, puis dépassée dans les années 1990. L'Allemagne, par exemple, a remporté huit fois le championnat d'Europe entre 1989 et 2013.»
Les années 1990 illustrent bien ce manque de reconnaissance et les résistances encore très présentes. En 1994, le club zurichois de Wettswil-Bonstetten est dissous par sa section masculine, sous prétexte qu'il y aurait «trop de lesbiennes».
Ce geste a provoqué une onde de choc: Stern TV et la BBC ont relayé l'affaire, tandis que le Blick parlait de «scandale sexuel» dans un club de football. «Ce fut l'un des seuls moments où le football féminin fit brièvement la une dans les années 1990... mais pour de mauvaises raisons», se désole Marianne Meier.
Les inégalités ont la vie dure
En matière de lutte contre le sexisme, des avancées notables ont été réalisées dans le football féminin suisse. Mais tout n'est pas gagné. Marianne Meier déplore notamment une forme de double féminisation du langage.
«En allemand, on parle de 'Frauenfussballerin', soit littéralement «joueuse de football féminin». On est footballeuse, point. On ne dit pas «skieuse femme» pour Lara Gut-Behrami», s'emporte l'auteure.
Dans son ouvrage, elle donne la parole à onze pionnières du football féminin suisse, dont la Jurassienne Nicole Petignat, arbitre internationale de 1984 à 2008 et première femme à avoir arbitré un match masculin de l'UEFA. Son témoignage est édifiant: «Pute, c'était comme bonjour».
Sur le plan structurel, les inégalités persistent. En Suisse, le football est considéré comme «non amateur» – donc officiellement professionnel – dès qu'un joueur ou une joueuse gagne plus de 500 francs par mois. «Le problème, c'est que le statut officiel ne reflète pas la réalité.
Quand on parle de «'professionnel', on imagine quelqu'un qui peut en vivre. Ici, ce n'est pas le cas», souligne Marianne Meier. Cette définition entretient un écart important entre hommes et femmes.
Engagements pas respectés
Les textes de l'Association suisse de football (ASF) affichent pourtant des principes clairs: pas de discrimination fondée, par exemple, sur le sexe, l'orientation sexuelle ou l'origine ethnique. «Mais dans les faits, ces engagements sont loin d'être toujours respectés. Par exemple, en cas de conflit d'horaire sur un terrain, la priorité va à la Super League masculine, suivie de la Challenge League, puis seulement de la Super League féminine. Les garçons M15-M16 arrivent en septième position, les filles M15-M16 à la treizième. Et ce règlement est toujours en vigueur», pointe la chercheuse.
Ce déséquilibre se reflète dans la visibilité médiatique. La valorisation de l'Axa Women's Super League en est un bon exemple: ses matchs ne sont diffusés en direct à la télévision que depuis 2020. «Il ne suffit pas de mettre en lumière l'équipe nationale. C'est l'ensemble du championnat féminin qu'il faut soutenir et rendre visible», conclut-elle.