L’ambassadeur Paul Seger: «La chose la plus gênante qui me soit arrivée»

De Bruno Bötschi

12.7.2019

L’ambassadeur Paul R. Seger au sujet de la culture politique en Allemagne: «Elle est tout-à-fait différente de celle en Suisse. À Berlin, les choses sont nettement plus politisées, on parle volontiers plus franchement».
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Il réside depuis dix mois en tant qu’ambassadeur de Suisse à Berlin. Paul R. Seger parle de la culture de débat des Allemands, il évoque un conflit moral et avoue quand il éprouve le mal du pays.

L’ambassade de Suisse à Berlin, qui a célébré ses 150 ans il y a deux ans, a connu une histoire mouvementée. Durant la guerre froide, la villa était principalement un consulat général puis une antenne de l'ambassade suisse à Bonn.

Le bâtiment situé sur l’Otto-von-Bismarck-Allee se trouvait dans la bande du «no man’s land» dans la ville berlinoise partagée, la frontière passait directement derrière l’ambassade. Après la chute du Mur, la villa est sortie de son long sommeil.

Paul R. Seger et son épouse logent dans le bâtiment de l’ambassade, entre la Chancellerie, le Reichstag et la gare centrale de Berlin. Angela Merkel travaille à portée de vue. Si la chancelière regarde par la fenêtre de son bureau, elle aperçoit, à l’est, le drapeau suisse.

L’ambassadeur Seger, bronzé et portant un nœud papillon, accueille le journaliste dans son spacieux bureau.

Monsieur Seger, je vais vous poser un maximum de questions auxquelles vous devez répondre le plus rapidement et spontanément possible au cours de la prochaine demi-heure. Si l’une des questions ne vous convient pas, dites simplement «Je passe».

OK, donnez le départ.

Bâle ou Berlin?

Les deux.

Le Cervin ou la Zugspitze?

Bien que venant des terres plates, je dis le Cervin.

La cravate ou le nœud papillon?

Le nœud papillon. Je ne possède aucune cravate, et seulement des nœuds papillon que l’on peut attacher soi-même. Je ne porte pas de nœuds papillon déjà noués. C’est un point d’honneur.

Comment êtes-vous arrivé à vous afficher avec votre signe distinctif, le nœud papillon?

J’ai connu le nœud papillon à New York, lorsque je travaillais à l’ONU au début des années 1990. Un jour, j’ai été frappé que tous les hommes présents étaient habillés de manière identique – costume foncé, chemise blanche et cravate. Ils avaient l’air d’une colonie de pingouins. Je me suis dit un jour que si j’étais déjà un pingouin, autant vouloir l’être avec un peu plus de couleur.

Vous avez déjà élu domicile dans la moitié du monde. Comment un ambassadeur définit-il la patrie?

Chez soi en Suisse, à la maison dans le monde.

Avez-vous le mal du pays?

Si je devais avoir le mal du pays, j’aurais choisi la mauvaise profession. J’avoue tout de même éprouver le mal du pays les rares fois où je ne peux pas participer au carnaval de Bâle.

Combien de fois avez-vous manqué les «drey scheenschte Dääg» (ndlr, die drei schönsten Tage, les trois plus beaux jours), surnom que les Bâlois donnent à leur carnaval, au cours des 30 dernières années?

Trois fois.

Votre parade contre le typique coup de fatigue de 17 heures?

Je ne connais pas cette fatigue. Mon coup de pompe survient à l'heure de midi, moment où je ferais bien une sieste. C’est malheureusement impossible, car je participe le plus souvent à des événements à cette heure-là.

Que faites-vous contre le coup de pompe de midi?

Je serre les dents.

Que quelqu'un ose dire que les diplomates suisses n’ont pas d’humour.

Avez-vous déjà trouvé la meilleure excuse à invoquer lors de séances ennuyantes?

Il y en a quelques-unes, ce qui fonctionne bien c’est: mon prochain rendez-vous est vraiment important, je dois partir immédiatement.

Le travail manuel le plus difficile que vous ayez effectué jusqu’ici?

Je dois avouer que je ne suis pas particulièrement habile de mes mains. Le travail le plus dur que j’ai effectué était probablement la construction d’une hutte pour nos deux fils.

Trouvez-vous que vous êtes un Suisse typique?

Mmh … c’est quoi un Suisse typique? Non, je ne crois pas en être un. Mon père est suisse, ma mère a débarqué en Suisse en tant que réfugiée hongroise. Mes grands-parents paternels sont d’origine allemande et française. Du côté de ma mère, ses origines viennent de la Monarchie danubienne austro-hongroise. Je suis ainsi plutôt une sorte d’hybride européen.

Paul R. Seger à propos de la capitale allemande: «Pour moi, Berlin est un peu comme le New York européen. C’est une ville très jeune, très artistique, parfois un peu anarchique et chaotique, je me plais énormément à Berlin».
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Vous êtes ambassadeur de Suisse à Berlin depuis le mois d’août de l’année passée. Quelles ont été vos premières impressions sur l’Allemagne et sur les relations helvético-germaniques?

J’ai été accueilli les bras ouverts, avec amitié et bienveillance. Nous, les Suisses, sommes très appréciés en Allemagne. Les relations entre nos deux pays sont extrêmement bonnes.

Comment se prépare-t-on à une nouvelle affectation comme ambassadeur?

On dispose normalement de six à huit mois pour cela. Dans mon cas, cela n’a pris que huit semaines. En hockey sur glace, on appellerait cela un changement volant.

Votre nomination s’est effectuée en coup de vent car votre prédécesseur Christine Schraner Burgener avait été nommée envoyée spéciale du secrétaire général de l'ONU pour le Myanmar.

Dès qu’il a été certain que j’allais partir à Berlin, j’ai commencé immédiatement à m’informer. Tout ambassadeur qui quitte son poste doit rédiger un rapport final. Mon prédécesseur l’a également fait, son rapport était très détaillé. Je me suis en outre rendu à Berlin pour effectuer une brève visite, j’ai rencontré l’ambassadeur d’Allemagne en Suisse, Norbert Riedel et me suis rendu à une journée du gouvernement à Berne, jour durant lequel j’ai rencontré les représentants de tous les offices fédéraux avec qui je serai en relation en Allemagne. J’ai été briefé toute une journée du matin très tôt au soir très tard à en avoir la tête qui tourne.

Norbert Riedel, l’ambassadeur d’Allemagne en Suisse, répond comme suit à la question concernant sa préparation précédant sa prise de poste à Berne: «En essayant de se débarrasser immédiatement de tous les clichés».

En tant que Bâlois, j’ai l’avantage d’avoir déjà eu dès mon plus jeune âge souvent affaire avec l’Allemagne. C’est pourquoi j’ai le sentiment d’être venu à Berlin sans clichés.

Votre regard sur l’Allemagne a-t-il changé au cours des dix derniers mois, maintenant que vous vivez à Berlin?

La culture politique en Allemagne est tout à fait différente de celle en Suisse. À Berlin, les choses sont nettement plus politisées, on parle volontiers plus franchement. J’ai de l’estime pour cette culture ouverte du débat, de nombreux Suisses ont un fort besoin d’harmonie. Ce qui m’a surpris, c’est que la digitalisation en Allemagne n'offre pas la meilleure qualité possible. Dans la périphérie berlinoise, il existe encore toujours de nombreuses zones hors réseau.

Est-ce vrai ce que l’on raconte sur Berlin?

Que dit-on sur Berlin? (il rit). Il existe l’expression: Berlin est un nuage. Je l’aime beaucoup. Je trouve que Berlin est une ville formidable. J’ai passé en tout neuf ans à New York. Pour moi, Berlin est un peu comme le New York européen. C’est une ville très jeune, très artistique, parfois un peu anarchique et chaotique, je me plais énormément à Berlin.

Waouh, une magnifique déclaration d’amour à la capitale allemande.

On affirme que les Suisses et les Allemands sont très similaires. Vrai ou faux?

Nous avons sûrement certains traits de caractère similaires, nous sommes honnêtes, nous aimons l’ordre et la ponctualité. Un certain côté sérieux est aussi commun aux deux. Il y a naturellement aussi des différences entre les Suisses et les Allemands. Je pense qu’on apprend à les connaître dès l’instant où l’on réside dans le pays.

Pouvez-vous citer une différence?

Le langage en Allemagne, et je ne parle pas seulement de politique, est plus direct qu’en Suisse. Si l’on entre dans un restaurant à Bâle, on vous saluera d’abord. Le Berlinois en revanche va droit au but et dit: «Je peux avoir une bière»? De nombreux Suisses se sentent choqués par des paroles si directes alors que les Berlinois n’y voient rien d’offensant.

Pourquoi les Allemands aiment davantage les Suisses que l’inverse?

Je pense que cela est lié au phénomène du «grand frère, petit frère».

Selon vous, expliquez-nous pourquoi le Suisse est si réservé et qu’il se distingue volontiers?

C’est vraiment le cas? On ne peut pas dire d’un pays où vivent 25% d’étrangers qu’il s’isole. Mais c’est effectivement vrai que nous, les Suisses, ne cherchons pas très vite le contact avec les personnes étrangères, comme c’est par exemple le cas aux États-Unis. Il faut du temps pour briser la glace avec un Suisse. Lorsqu’il ou elle devient un ami, il s’agit d’une relation plus sincère et durable que celle nouée en Amérique, d’après mon expérience.

Et malgré tout, les Suissesses et les Suisses bénéficient d'une grande sympathie à l’étranger. Pourquoi?

Vous pouvez supprimer le «malgré tout» de votre question. Pouvoir représenter un pays comme la Suisse en tant qu’ambassadeur est une chose aisée. La situation de collègues dans d’autres pays est bien plus difficile. Pourquoi? C’est beaucoup lié à notre discrétion. Nous les Suisses n’apparaissons pas de façon tapageuse, nous ne voulons pas occuper le devant de la scène. Un autre point capital est notre neutralité. Elle nous a préservés des envies d’expansion. Nous n’avons jamais ni conquis ni colonisé d’autre pays.

Paul R. Seger sur la diplomatie: «Elle est là pour préserver la stabilité et la continuité des relations entre les pays. Pour nous, diplomates, il s’agit de notre mission principale. Les entretiens directs entre chefs d’état ou leurs altercations via Twitter sont semblables à des éruptions qui se manifestent de temps en temps».
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Que pourrait apprendre l’Allemagne de la Suisse?

La ponctualité et la fiabilité des services ferroviaires.

Que se passe-t-il exactement lorsqu’un ambassadeur est «convoqué»?

On lui lit les lévites.

Avez-vous déjà été «convoqué» une fois durant votre activité à Berlin?

Heureusement jamais.

Combien de fois avez-vous été «convoqué» lors de vos précédents mandats d’ambassadeur?

Jamais.

L'étiquette est essentielle en tant qu'ambassadeur. Avez-vous déjà fait une gaffe?

Oh oui! La chose la plus embarrassante qu’il me soit arrivé était à la fin de mon mandat d’ambassadeur auprès de la principauté de Liechtenstein. Je voulais effectuer une visite de départ, comme c’est la tradition, auprès du souverain, le prince héritier. Je suis allé à Vaduz jusqu’au château et j’ai frappé à la porte. Un serviteur a ouvert et m’a demandé ce que je désirais. Je lui ai déclaré que j’étais venu pour la visite d’adieu. Il m’a répondu d'un air étonné que j’avais une semaine d’avance. Il est quand même vite allé demander si le prince avait malgré tout du temps à m’accorder.

Et il a eu le temps?

Oui. Le prince a montré beaucoup de grandeur. Ma maladresse en revanche m’a profondément embarrassé.

Bilan intermédiaire: c’est jusqu’ici une excellente prestation de l’ambassadeur. Direct et avec humour – et ses réponses sont étonnamment riches de contenu et concentrées.

Vous faites partie depuis 1986 du corps diplomatique: quelles rencontres ont été moins agréables?

Je me souviens spécialement de deux rencontres. Durant l’affaire des otages en Libye, lorsque le chef de l’état Mouammar Kadhafi avait retenu en captivité de 2008 à 2010 deux hommes d’affaires suisses, j’avais dû me rendre à Berlin et négocier leur libération pendant une nuit complète.

Et la deuxième rencontre?

En 1996, des survivants de l’Holocauste ont adressé leurs premières plaintes contre la Suisse. Ils ont notamment exigé une indemnisation pour les fonds en déshérence. Dans le cas concret me concernant, il s’agissait de la famille juive Sonnabend, qui a été refoulée deux fois à la frontière durant la Seconde Guerre mondiale par les autorités suisses. La deuxième fois, les Sonnabend ont été capturés par l’armée allemande et envoyés en camp de concentration où les nazis ont assassiné pratiquement toute la famille. Monsieur Sonnabend a demandé à la Suisse une réparation morale à hauteur de 100 000 francs en tant qu’unique survivant. L’affaire a été portée devant le Tribunal fédéral suite au refus du paiement par le Conseil fédéral. J’ai dû représenter la position négative des autorités devant le Tribunal fédéral. Ce fut un moment très pénible …

… car vous avez eu un conflit de conscience?

Oui. Je me suis approché de Monsieur Sonnabend et lui ai dit: «Je dois aujourd’hui représenter quelque chose qui me pose personnellement de grandes difficultés. Je vous prie de bien vouloir m’en excuser».

Vos prédécesseurs ont eu parfois des dossiers difficiles à traiter. Les relations helvético-germaniques étaient précisément tendues au moment du conflit fiscal qui les occupait. Quelle est la situation aujourd’hui?

Le premier sujet, même si celui-ci ne concerne pas directement l’Allemagne, est l'accord-cadre institutionnel. L’Allemagne s’intéresse beaucoup à l’affaire. Berlin veut savoir quelle est la position de la Suisse et vers quoi elle veut se diriger. Le trafic ferroviaire constitue un autre sujet d’importance. On trouve à l'ordre du jour la ligne de la vallée du Rhin entre Bâle et Karlsruhe. Nous les Suisses voulons que cette voie soit raccordée à la nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes (NLFA), alors que l’Allemagne est en retard. Un thème récurrent concerne aussi les nuisances sonores autour de l’aéroport de Zurich.

Quand avez-vous eu pour la dernière fois le sentiment que le monde était voué à l'échec?

Je n’ai jamais éprouvé un tel sentiment. Il y a bien sûr des moments où je m’interroge: comment cela doit-il continuer? Je trouve en outre que les discussions sur le climat ne sont toujours pas prises au sérieux. Cela m’inquiète, non seulement sur le plan professionnel mais aussi personnellement, en particulier lorsque je pense à mes deux fils.

Est-il moralement encore justifié d’avoir des enfants?

Je me suis également posé cette question, mais je suis un éternel optimiste.

Le vieil ordre mondial est depuis quelque temps toujours plus en perdition. Le voyez-vous aussi ainsi?

Si l’on peut parler d’un vieil ordre mondial, alors oui. Il est certain que des choses que l’on tenait longtemps pour sûres et stables se sont détériorées ces derniers temps. Nous vivons aujourd’hui dans monde multipolaire, plus complexe et incertain qu’il y a encore 20 ans.

Depuis l’entrée en fonction de Donald Trump en janvier 2017, l’ensemble de l’ordre libéral mondial paraît en danger. Pourquoi ces bouleversements se produisent-ils précisément maintenant en politique?

Cette évolution dure depuis plus longtemps déjà. Nous nous trouvons dans une phase où les impacts négatifs de la globalisation se manifestent. Cela conduit à des réflexes nationalistes, les pays regardent davantage leurs propres intérêts. Après la guerre froide, c’est-à-dire dès 1990, nous vivions dans une ère des coopérations, d’un nouveau départ. La donne a changé toutefois le 11 septembre. Depuis lors, nous vivons à nouveau dans des périodes plus conflictuelles.

Paul R. Seger au sujet des médias sociaux: «J’ai longtemps été un asocial en la matière, mais je m’y suis mis depuis quelque temps. Les médias sociaux sont importants, notamment parce que je peux atteindre bien plus rapidement beaucoup plus de gens grâce à eux».
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Vivons-nous justement la fin de la diplomatie traditionnelle? Trump a rencontré Poutine et Kim sans préparation, les chefs d’Etat et les présidents se querellent sur Twitter.

Je ne crois pas. La diplomatie change évidemment, comme tout le reste d’ailleurs. Mais nous ne devons pas oublier que la diplomatie est là pour préserver la stabilité et la continuité des relations entre les pays. Pour nous, diplomates, il s’agit de notre mission principale. Les entretiens directs entre chefs d’Etat ou leurs altercations via Twitter sont semblables à des éruptions qui se manifestent de temps en temps. Je reste cependant convaincu que la diplomatie continuera à être compétente pour le flux des relations car il n’y a rien de pire qu’un événement imprévu surgissant au milieu de relations bilatérales.

Quelle est l’importance aujourd’hui en tant qu’ambassadeur de s’afficher dans les réseaux sociaux?

J’ai longtemps été un asocial en matière de médias sociaux, mais je m’y suis mis depuis quelque temps. Les réseaux sociaux sont importants, notamment parce que je peux atteindre bien plus rapidement beaucoup plus de gens grâce à eux.

Paul R. Seger a accordé une grande attention à la vidéo de présentation tournée depuis le jardin de l’ambassade à Berlin. La raison: le vent agite d’abord le drapeau allemand puis le drapeau suisse, ensuite l’ambassadeur éclate de rire.
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Qu’est-ce qui succédera à Instagram?

Oh, là vous me posez une colle. Je ne suis pas expert en la matière.

Les choses vraiment bonnes arrivent-elles quand on laisse son téléphone portable à la maison?

Ma femme est plus heureuse dans ces moments-là. Elle se plaint parfois que je passe trop de temps au téléphone.

Pourquoi les tatouages sur le visage sont-ils aussi en vogue actuellement à Berlin?

Je ne sais pas, je n’en ai pas vu non plus tant que cela jusqu’à aujourd’hui. Je peux simplement dire qu’au cours des dernières années, les tatouages ne se sont pas seulement autant répandus en Allemagne, mais aussi en Suisse. J’ai parfois l’impression qu’une personne sur deux est tatouée. Entre-temps, la mode est presque aux corps qui n’ont pas été peints.

Vous êtes spécialisé en droit international. Le monde est-il un meilleur endroit qu’il y a 50 ans en matière de droit?

C’est déjà mieux qu’il y a 50 ans, mais les dix, vingt dernières années ont été difficiles. Pour moi, le 11 septembre a été comme un point de rupture dans le droit international. Entre-temps, nous devons constater qu’aucun recul en matière de droit est déjà un progrès en soi.

Selon votre perception, où y a-t-il davantage de justice sociale, en Suisse ou en Allemagne?

L’Etat social est probablement plus développé en Allemagne qu’en Suisse, chez nous, nous attachons davantage d’importance à la responsabilité individuelle. Si cela contribue au final à vraiment plus de justice? Je n’ai personnellement pas de réponse à ce sujet.

Votre définition: où commence la pauvreté selon vous?

Elle commence lorsqu’une personne n’arrive plus à subvenir à ses besoins par son activité professionnelle quotidienne.

Où devrait s’arrêter la richesse?

Il est difficile de l’évaluer par de simples chiffres. La richesse devrait s’arrêter lorsqu’elle se fait au détriment des autres et qu’elle mène à l’exploitation de la nature. J’ai la ferme conviction que plus une personne est riche, plus elle a de responsabilités.

Avez-vous un ami qui soit pauvre?

Un de mes très bons amis est père jésuite. Il vit dans des conditions très modestes au Vietnam. Il ne se qualifierait toutefois jamais de pauvre lui-même.

Le cadeau le plus généreux que vous ayez jamais offert?

J’espère: du temps et de l’amour.

L’objet émouvant que vous emportez en route dans votre porte-monnaie?

Je n’emporte aucun objet qui me touche dans mon porte-monnaie.

Vous posez-vous parfois la question du sens de la vie?

Régulièrement. Se poser la question existentielle signifie se remettre en question. C’est important. Quel est mon rôle en tant qu’individu, que père, que mari mais aussi que diplomate? Quels sont mes objectifs? Pourquoi suis-je sur Terre?

Qu’est-ce qui est sacré pour vous?

La famille.

Où apparaît votre vanité?

Dans cette interview.

Un brave type, cet ambassadeur. Vraiment.

De quoi êtes-vous fier?

De mon intuition, elle m’a jusqu’à présent toujours bien guidée dans la vie.

De quelles illusions ne vous laissez-vous pas déposséder?

Que nous vivons en fin de compte dans un monde meilleur que je ne l’avais pensé initialement.

Quels livres avez-vous lu deux fois?

Mes auteurs préférés sont Siegfried Lenz et Hermann Burger. Les deux sont déjà morts. J’ai lu «La leçon d'allemand» de Lenz plusieurs fois, alors que de Burger, j’aime particulièrement le roman «Schilten», que j’ai aussi lu plus d’une fois.

Pourquoi donc avez-vous lu ces deux livres à plusieurs reprises?

J’aime la beauté de la langue.

Que vous a enseigné la littérature au sujet de l’Allemagne?

L’Allemagne est un pays de poètes et de penseurs. Il y a eu et il y a toujours de nombreux écrivains allemands fantastiques. L’Allemagne possède une forte tradition ainsi qu’une scène littéraire extrêmement vivante.

Éprouvez-vous fondamentalement de la sympathie pour les gens?

Oui, énormément.

Quel a été le moment le plus triste de votre vie?

La mort de mon père, survenue il y a tout juste une année.

Êtes-vous un bon perdant?

Disons-le ainsi: j’y travaille.

De quoi avez-vous peur?

Je suis croyant et je n’ai à vrai dire pas vraiment peur de quelque chose.

Croyez-vous en Dieu?

Oui.

Croyez-vous à une vie après la mort?

Cela m’est relativement égal. Je ne définis pas ma foi en fonction de l’au-delà, mais en fonction du présent. Dans ce contexte, le thème de la mort ne me pose également pas problème. Je souhaite seulement ne pas avoir à endurer une mort douloureuse. Si je devais craindre quelque chose, c’est cela.

Comment avez-vous expliqué les injustices présentes sur notre planète à vos deux fils?

Quand nos deux fils habitaient encore à la maison, les thèmes de la politique, du droit et de la morale étaient souvent évoqués autour de la table familiale. Il est important, en tant que parents, d’être honnête dans de telles discussions: le monde n’est pas juste. J’ai essayé d’expliquer à nos enfants qu’il faut accepter le monde tel qu’il est, mais qu’il ne faut pas le laisser ainsi, car quiconque ayant de la volonté peut faire changer les choses.

Y a-t-il certaines valeurs que vous souhaitez transmettre à vos enfants?

Mon épouse et moi avons essayé de transmettre à nos enfants une orientation morale.

Y êtes-vous parvenus?

Je crois que oui.

Quel est le plus bel endroit d’Allemagne?

Le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale est incroyablement beau. Je n’ai que récemment visité cette région. J’aime bien aussi la côte de la mer Baltique, mais je n’ai pas encore de vision globale du pays car, depuis mes dix mois d’activité à Berlin, je n’ai pas encore parcouru toutes les régions.

Est-ce votre objectif, en tant qu’ambassadeur, de visiter chaque Land?

Oui. J’ai effectué hier ma première visite à Mayence, la capitale du Land de Rhénanie-Palatinat. J’ai visité dix des 16 Bundesländer jusqu’à présent. Lorsque j’arrive sur place, je rends à chaque fois visite aux autorités, je passe ensuite chez la colonie suisse et le plus souvent encore auprès d’une entreprise suisse ou d’une institution ayant des racines helvétiques.

Votre endroit préféré à Berlin?

Le Tiergarten.

Quel est le plus bel endroit de Suisse?

Évidemment à Bâle, tout particulièrement lorsque je me trouve sur le Mittlere Brücke (le pont du milieu) et que je regarde en direction du Münsterhügel (la colline de la cathédrale). J’apprécie aussi la beauté du lac des Quatre-Cantons, spécialement le bassin de Gersau.

Connaissez-vous l’hymne national suisse par cœur?

Je connais la première strophe, et je la chante aussi à chaque occasion.

Dois-je apprendre le chinois pour comprendre l’avenir?

Ce ne serait certainement pas préjudiciable d’apprendre le chinois. Je pense que la Chine va jouer un rôle encore bien plus important dans les 20, 30 prochaines années qu’elle ne le fait à présent. Les prévisions annoncent qu’en 2030 au plus tard, la Chine aura dépassé les États-Unis en matière de produit national brut. Il faudra encore davantage compter avec la Chine à l’avenir que jusqu’à présent.

Votre prochaine échéance?

Une dégustation de vins. Nous allons sélectionner les vins qui seront servis en septembre à l’occasion de la grande soirée organisée à l’ambassade.

Des vins suisses?

Bien entendu.

À propos de Paul Seger

Paul Seger (1958) a grandi à Bâle. Il étudie à l’Université de Bâle où il obtient un doctorat en droit. Il fait son entrée en 1983 comme collaborateur scientifique au Département fédéral des affaires étrangères. À partir de 1986, il se trouve en service diplomatique à Kinshasa, New York (ONU) et Buenos Aires. Entre ses affectations à l’étranger, Paul Seger exerce la fonction de chef de la Direction du droit international public entre 2003 et 2010. Il occupe en parallèle le poste d’ambassadeur de Suisse en Principauté de Liechtenstein, avec résidence à Berne. De 2010 à 2015, il est nommé chef de la Mission permanente de la Suisse auprès des Nations Unies à New York. Avant sa nomination au poste d’ambassadeur de Suisse à Berlin, il occupe de 2015 à 2018 le poste de chef de mission à Yangon, au Myanmar. Paul Seger est marié et père de deux fils adultes.

Le journaliste de «Bluewin» Bruno Bötschi s’adonne régulièrement à ce jeu de questions-réponses avec des célébrités dans le cadre de sa chronique «Bötschi questionne». Il dispose d'une grande expérience en matière d'entretiens. Depuis de nombreuses années, il écrit pour le magazine «Schweizer Familie» la série «Traumfänger» (l'attrape-rêve). Ainsi, il a demandé à plus de 200 personnalités quels étaient leurs rêves d'enfant. Le livre compilant tous ces entretiens a été publié par Applaus Verlag à Zurich. Il est disponible en librairie.
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